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Négocier sous contrainte  : les modalités d’appropriation du rôle de "partenaire social" par les représentants de la CGT

Baptiste Giraud

Résumé

Cet article étudie les stratégies de négociation et de mobilisation des dirigeants confédéraux de la CGT à l’occasion de réformes gouvernementales de la protection sociale qui préfiguraient celles qui ont été engagées depuis 2008 en réponse à la “crise” économique. L’analyse de l’autonomie des syndicats dans la négociation de ces réformes doit être réinscrite dans un examen au plus long cours des transformations des formes et des conditions de possibilité de la lutte syndicale. L’étude des pratiques de ces dirigeants syndicaux permet, en particulier, de s’interroger sur les ressorts de leur enrôlement dans ces processus de négociation, ainsi que sur les effets et les dilemmes qu’implique cette action institutionnelle sur leur manière de contester les projets gouvernementaux.

Leur engagement dans ces procédures de concertation n’a rien de mécanique ni de consensuel. Il est, d’abord, le fruit de leur affaiblissement politique et militant. Cette situation modifie leur perception des profits qu’ils peuvent retirer à réinvestir les manières d’être et les outils légitimes dans l’espace de la négociation. Elle les porte notamment à valoriser la production de contre-expertise et de contre-propositions pour justifier leur opposition aux projets gouvernementaux. L’investissement de ces modes d’action institutionnels n’exclut pas le recours à l’arme de l’action collective, mais il contribue à en modifier les usages. D’une part, ces dirigeants syndicaux s’imposent des limites dans leurs stratégies de mobilisation des salariés pour asseoir leur légitimité dans la négociation. D’autre part, ils doivent composer avec de multiples contraintes organisationnelles qui entravent leur capacité à mobiliser leurs adhérents au cours de ces négociations interprofessionnelles.

Contre la tendance à opposer l’institutionnalisation des syndicats à leur capacité à entrer en conflit, l’étude des pratiques des dirigeants de la CGT met donc davantage en évidence les contraintes institutionnelles, politiques et organisationnelles qui influencent la manière dont s’articulent et se reconfigurent les usages syndicaux des outils de la négociation et de l’action collective.

Mots-clés: Institutionnalisation, mobilisation syndicale, expertise, réforme, protection sociale.

Abstract

This article focuses on the strategies of negotiation and mobilization of some French trade union leaders (Confédération générale du Travail-CGT) facing important governmental reforms of the welfare system. This period (2003-2006) initiated a long process of structural reforms that have been accelerated since 2008, in answer to the economic crisis. The analysis of trade union autonomy during the negotiations of these reforms has to be included in the framework of the wider issue of the transformations of trade union action. Analysing the action of the trade union leaders contributes to highlight the mechanisms of their involvement in collective bargaining. It also helps to understand the effects of their institutional involvement in their manner of protesting against governmental decisions.

Their commitment in these procedures of dialogue has nothing mechanical or of consensual. At first, it is the consequence of their political and militant weakening. This situation modifies their perception of their own interest to reinvest the game of the collective bargaining. It incites them in particular to value the production of economic arguments and counterproposals to justify their opposition to the governmental projects. The investment of these institutional modes of action does not exclude the use of collective action. But, it contributes to change trade union strategies: because of the limits that these union leaders stand out to increase their legitimacy in the negotiation, and also because of their difficulties to organize collective action.

Analysing the strategies of CGT’s leader shows that the institutionalization of labour unions obstacles necessary to enter in conflict. It rather highlights the institutional, political and organizational factors that determine how they adapt and combine the practices of the negotiations and the collective action.

Keywords: institutionalization, labour-union mobilization, expertise, welfare state reforms.

Resumen

Este artículo estudia las estrategias de negociación y de la movilización de los dirigentes confederales de la CGT con ocasión de las reformas gubernamentales de la protección social que anticipaban aquellas que han sido emprendidas desde 2008 en respuesta a la “crisis” económica. El análisis de la autonomía de los sindicatos en la negociación de esas reformas debe ser reinscrito en un examen más vasto de las transformaciones de las formas y de las condiciones de posibilidad de lucha sindical. El estudio de las prácticas de estos dirigentes sindicales permite, en particular, de interrogarse sobre las implicaciones de su adhesión a estos procesos de negociación, así que sobre los efectos y dilemas que envuelven esta acción institucional en cuanto a la manera de contestar los proyectos gubernamentales.

Su adhesión a estos procedimientos de concertación no tiene nada de mecánico ni de consensual. Antes de todo, es el fruto de su debilitamiento político y militante. Esta situación modifica su percepción de las ganancias que pueden obtener al adoptar las maneras de ser y los instrumentos legítimos en el espacio de la negociación. Esto los lleva a valorizar la producción de contra-experticia y de contraproposición para justificar su oposición a los proyectos gubernamentales. La implicación en estos modos de acción institucionales no excluyen el recurso a la arma de acción colectiva, pero ello contribuye a modificar los usos y esto en razón de los límites que estos dirigentes sindicales se imponen para asentar su legitimidad en la negociación así que de las múltiples restricciones organizacionales que entraban su capacidad a movilizar sus adherentes durante estas negociaciones interprofesionales.

Contra la tendencia a oponer la institucionalización de los sindicatos a su capacidad a entrar en conflicto, el estudio de prácticas de los dirigentes de la CGT pone sobre todo en evidencia las restricciones institucionales, políticas y organizacionales que influencian la manera cómo se articulan y se reconfiguran los usos sindicales de los instrumentos de la negociación y de la acción colectiva.

Palabras claves: Institucionalización, movilización sindical, experticia, reforma, protección social.