Relire RI/IR : 2005-2014

Par Martine D'Amours, professeure associée retraitée du Département des relations industrielles de l'Université Laval et membre du comité éditorial de RI/IR
La décennie 2005-2014 voit se prolonger des tendances déjà présentes dans les années antérieures, en contexte de mondialisation et de financiarisation, et certaines s’accentueront avec la crise de 2008. On remarque d’abord la diversification de la main-d’œuvre, qui explique certaines préoccupations davantage présentes dans les organisations et dans l’espace public, telles que la conciliation travail-famille ou encore la discrimination salariale et en emploi à l’égard de certains sous-groupes de la main-d’œuvre. La précarisation de l’emploi est endémique, en particulier chez ces mêmes sous-groupes, et la flexibilité ne se limite plus aux tâches périphériques, mais frappe aussi le cœur des organisations et des métiers. Par ailleurs les préoccupations liées à la charge de travail, aux horaires et de manière générale, à l’intensification du travail, font plus pressantes.
Pendant cette période, on note peu d’interventions législatives susceptibles d’améliorer la situation des travailleurs et des travailleuses. Parmi elles, mentionnons l’introduction d’une clause sur le harcèlement psychologique (en vigueur à partir de 2004), ainsi que la mise en œuvre du Régime québécois d’assurance parentale en 2006. La protection des travailleurs et travailleuses atypiques est quasi-absente du menu législatif, et les recommandations du rapport produit par Bernier, Vallée et Jobin1 restent lettre morte. De manière plus générale, on assiste à une relative stagnation du régime général de rapports collectifs de travail en même temps qu’à une importance accrue du rôle joué par les chartes canadienne et québécoise pour, à la fois, attribuer de nouveaux droits aux individus face au collectif (ce qui pose des défis particuliers au syndicalisme) et protéger certains droits collectifs face à des interventions étatiques.
Sans être totalement nouvelle, la thématique de la crise du champ des relations industrielles, qui déstabilise ses acteurs, ses institutions et ses modèles d’analyse et limite son influence sur le monde du travail et de l’emploi, prend de l’ampleur. En témoigne l’allocution d’ouverture prononcée par Harry Arthurs lors du 50e Congrès de l’ACRI, en 2013 (reproduite dans le numéro 69-02 de la revue), qui invite les RI à prendre en compte tous les groupes victimes de la crise actuelle et à remettre en cause toutes les politiques publiques et les pratiques d’entreprises influant sur ces personnes, et, conséquemment, à élargir son mandat, en instaurant une discipline nommée provisoirement « Études du pouvoir économique et de la résistance ».
Les articles parus dans Relations industrielles/Industrial Relations entre 2005 et 2014 reflètent en partie ces développements au plan économique, social et politique. Ainsi, plusieurs articles portent sur les statuts d’emplois atypiques : emplois à temps partiel, travailleurs et travailleuses indépendants, vrais et faux, relations triangulaires d’emploi (emplois obtenus par l’intermédiaire d’agences de placement temporaire, sous-traitance). D’autres s’intéressent aux réponses syndicales face à la mondialisation, par exemple à la construction de coalitions dans des secteurs mondialisés et à l’action collective au sein des alliances syndicales internationales. La thématique du renouveau syndical fait d’ailleurs l’objet d’un numéro spécial en 2006.
Les relations de travail occupent toujours une place de choix : conflits de travail, services essentiels, préparation à la négociation collective, devoir de juste représentation syndicale, rôle des structures féminines au sein des organisations syndicales, puissance et pouvoir en négociation collective. On s’intéresse aussi à l’évolution du cadre réglementaire en matière d’emploi en contexte d’intégration économique, notamment à la responsabilité sociale de l’entreprise et aux accords-cadres internationaux.
Les thématiques portant sur le travail sont multiples : nouvelles formes d’organisation du travail, gestion à haute performance, formation et gestion des compétences, intensification et stress au travail, violence et harcèlement psychologique, horaires flexibles, conciliation travail-famille. La santé et la sécurité au travail est au cœur de plusieurs articles et de quelques numéros thématiques.
La diversification de la main-d’œuvre et des formes d’emploi sert de toile de fond à plusieurs contributions, qui s’intéressent aux femmes, aux travailleuses et travailleurs handicapés, âgés ou immigrants, ainsi qu’à la discrimination, notamment en matière de salaire et de promotions, ou au contraire aux politiques d’équité en emploi visant à redresser ces discriminations. Certains articles se penchent sur les effets de la diversification de la main-d’œuvre et des formes d’emploi sur les systèmes de représentation au travail (qui fait l’objet d’un numéro thématique en 2011) et sur le syndicalisme.
De manière plus transversale, on note pendant cette décennie un élargissement des contextes nationaux étudiés, mais aussi des secteurs économiques ciblés : secteur public et services publics, organisations à but non lucratif, mais aussi réalités émergeant dans le secteur privé, tels que les entreprises de restauration rapide, les centres d’appel et l’économie du savoir. La revue publie également pendant ces années quelques articles s’intéressant aux nouveaux acteurs en relations industrielles, comme les clients des entreprises de services technologiques aux entreprises, les ONG et les mouvements sociaux, ainsi que des numéros thématiques autour de prismes plus globaux, tels que la citoyenneté industrielle ou la théorie de l’échange social comme cadre d’analyse de la relation d’emploi.
Mentionnons finalement, en 2014, un débat entre trois contributions (avec droit de réplique aux auteurs) portant sur l’ouvrage de Faraday, Fudge et Tucker (2012). Constitutional Labour Rights in Canada : Farm Workers and the Fraser Case, portant sur la syndicalisation des travailleurs agricoles en Ontario et s’interrogeant sur le modèle de représentation syndicale le plus apte à protéger ces travailleurs vulnérables : s’agit-il du modèle général inspiré du Wagner Act ou d’un régime particulier? Au-delà de ce cas spécifique se développe un questionnement alimenté par la nouvelle trilogie de la Cour suprême du Canada2 sur la stratégie la plus adéquate pour la protection des travailleurs et travailleuses : les relations du travail et la négociation collective ou les droits de la personne protégés par les chartes?
En matière de gouvernance, la direction de la revue est assumée par Sylvie Montreuil de 2002 à 2005, puis par Esther Déom de 2006 à 2012. Deux directeurs adjoints (Laurent Bélanger et Pierre Verge, puis Jacques Mercier à compter de 2011) supportent la directrice dans son travail. Paul-André Lapointe reprend le flambeau de 2012 à 2014, avec l’aide d’une directrice adjointe (la signataire de ces lignes). La présidence du comité de rédaction est assurée par Allen Ponak.
À partir de 2009, Relations industrielles/Industrial Relations publie les résumés des articles ainsi que les mots clés non seulement en français et en anglais, mais aussi en espagnol. Deux articles seront d’ailleurs publiés dans cette langue, mais l’expérience prendra rapidement fin en raison du trop petit nombre d’évaluateurs la maitrisant, mais aussi de l’exigence des organismes subventionnaires québécois que la moitié au moins des articles soient rédigés en français. À partir de 2009 également, chaque numéro de la revue comptera sept articles au lieu de six, en raison du plus grand nombre de manuscrits soumis et acceptés et de la nécessité de les publier dans un délai raisonnable.
Le rapport annuel des années 2013 et 2014 permet d’examiner les données de publication et de diffusion sur la décennie. On peut y constater notamment que le nombre d’articles publiés annuellement par la revue a augmenté entre 2005 et 2014 (passant de 25 à 28). Par ailleurs, le nombre d’auteurs a aussi augmenté (passant de 44 à 62), en raison de la tendance croissante à publier à plusieurs auteurs, tandis que leur provenance s’est diversifiée : alors que la proportion des auteurs québécois, canadiens (extérieur du Québec) et étrangers était à peu près égale en 2005, la part des auteurs québécois (27%) a diminué relativement en 2014, au profit des auteurs étrangers (42%).
- Bernier, Jean, Guylaine Vallée et Carol Jobin (2003). Les besoins de protection sociale des personnes en situation de travail non traditionnelle. Québec : ministère du Travail
- On fait ici référence à trois jugements de la Cour suprême du Canada sur la protection constitutionnelle reconnue à la liberté d’association, soit les arrêts Dunmore (2001), B.C. Health Services (2007) et Saskatchewan Federation (2015).