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    Le dernier numéro (80-1) est maintenant en ligne et disponible en libre accès. Ce numéro thématique a été dirigé par le comité éditorial invité composé de Loïc Fourot, Olivier Meier, Sophie Brière, Christian Makaya et Maria-Giuseppina Bruna.

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    Relations industrielles/Industrial Relations : La plus ancienne revue au monde dans notre domaine, maintenant classée 18e dans le top francophone Google Scholar, toute discipline confondue!

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80e : Aux racines des relations industrielles québécoises – Relire RI/IR, 1945-1954

80e : Aux racines des relations industrielles québécoises – Relire RI/IR, 1945-1954

RIIR-1945-1954

Par Mathieu Dupuis, professeur au Département des relations industrielles de l'Université Laval, Directeur de la revue Relations Industrielles/Industrial Relations

La revue Relations Industrielles – Industrial Relations (RIIR) célèbre cette année son 80e anniversaire, ce qui en fait la doyenne des publications scientifiques de son champ d’études. Pour souligner cette date importante, l’équipe de la revue a sollicité des contributions pour recenser le contenu de chaque décennie auprès d’acteurs ayant participé de près à son rayonnement lors des dernières années. À titre de nouveau directeur de la revue, j’ouvre le bal avec la décennie 1945-1954. 

Remarque préalable à la lecture des numéros de la première décennie de RIIR : il peut paraître ardu de cerner les contributions scientifiques fondamentales à la compréhension du travail et de l’emploi étant donné le caractère embryonnaire du projet qu’était la revue à cette époque. En effet, faut-il rappeler que jusqu’à la fin de 1950, la revue se nomme Le Bulletin des relations industrielles. Celui-ci est publié de manière mensuelle et les contributions prennent la forme de courts articles, qui peuvent parfois faire sourire un lecteur contemporain étant donné le style particulier de l’époque. Ces premiers articles paraissent la plupart du temps sous la forme de chroniques traitant d’enjeux fondamentaux du travail et de l’emploi, parfois dans un style proche de l’essai, voire dans un format frôlant la lettre d’opinion. Toutefois, à partir de 1951, le format se rapproche tranquillement d’une revue scientifique, sans pour autant se conformer aux canons de la publication académique. Malgré cette facture peu orthodoxe vue d’aujourd’hui, nous croyons qu’il serait mal avisé de jeter l’opprobre sur une période charnière dans la structuration du champ d’études que pour une question de forme. Nous croyons que la recension de cette décennie nous permet, au contraire, d’identifier des éléments clés pour comprendre les racines des relations industrielles au Québec, mais aussi de manière plus large au Canada, étant donné l’insistance chez les fondateurs de la revue de se doter, dans la mesure du possible, d’une publication bilingue. Nous recensons trois de ces éléments qui, à défaut d’être exhaustifs, nous permettent de jeter un regard synthétique sur la teneur intellectuelle de Relations Industrielles/Industrial Relations à cette époque

Le caractère foncièrement pluraliste des relations industrielles
Dès la lecture des premiers numéros de la revue, ce qui frappe, c’est le caractère pluraliste de la posture de la revue, mais aussi, par extension, de celui du Département des relations industrielles de l’Université Laval, et peut-être même du champ d’études au Québec et au Canada. L’idée sous-jacente de l’acceptation mutuelle – mais des interactions parfois compétitives, voire conflictuelles – entre les acteurs centraux de la relation d’emploi imprègne la plupart des articles signés par les principaux protagonistes de l’époque (nommons, entre autres, Gérard Tremblay, premier directeur du Département, l’Abbé Gérard Dion, Jean-Pierre Després, mais aussi la présence sporadique de Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval). 

Le père dominicain G-H Lévesque, en 1946, résume fort bien ce caractère pluraliste du Département dans une reproduction de son allocution au premier Congrès des RI : un département des RI doit entreprendre non seulement des recherches, mais aussi former des « agents » des RI, des « chefs » des organisations ouvrières et des « experts » dont les patrons ont besoin, ceci pour trouver une certaine harmonie dans la relation d’emploi. Au-delà du discours, la place que fait la revue aux différentes parties de la relation d’emploi témoigne aussi de ce pluralisme. Tantôt on retrouve les contributions d’un dirigeant syndical (plus souvent qu’autrement de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, CTCC), d’autres fois c’est un patron qui témoigne des programmes de santé et de sécurité dans son entreprise alors que dans d’autres occasions les dirigeants d’un comité paritaire font état de la réglementation sur l’apprentissage dans leur secteur. On retrouve même des allocutions du ministre du Travail de l’époque, Antonio Barette, membre de l’Union Nationale et proche du premier ministre Maurice Duplessis. Bref, cette idée de la pluralité des intérêts de la relation d’emploi, carte routière normative bien ancrée dans d’autres pays où les relations industrielles se sont développées, comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, germe dans la revue RI/IR à cette époque. D’ailleurs, et cela fait la jonction avec notre second point, on retrouve dans plusieurs articles des critiques virulentes du communisme, mais aussi du libéralisme économique, jugé comme étant la mère des maux dans la sphère du travail et de l’emploi.

La doctrine sociale de l’Église comme base idéologique 
Il est difficile de passer sous silence l’influence de la doctrine sociale de l’Église, trame de fond idéologique qui émaille un très grand nombre d’articles de la première décennie de publications de RI/IR. Pour rappel, cette doctrine tire ses origines de l’encyclique Rerum novarum publiée en 1891 par le pape Léon XIII et traite, entre autres choses, des relations humaines dans l’entreprise et de la légitime action syndicale chrétienne, celle-ci ayant eu une forte répercussion au Québec. Bien que cette idéologie puisse nous paraître quelque peu anachronique, elle nous renseigne sur une certaine exceptionnalité des relations industrielles québécoises, à tout le moins, telles que conçues à l’Université Laval et au sein de la Revue. Si la tradition états-unienne des RI ait pu paraitre principalement articulée autour de la nécessité de redresser le déséquilibre entre salariés et gestionnaires par le biais de la négociation collective, de la sécurité sociale et de la création d’un courant jurisprudentiel « travailliste », la pensée reposant sur la doctrine sociale de l’Église nous amène à réfléchir au-delà des aspects strictement économiques et juridiques de la relation d’emploi. Elle témoigne d’un certain « humanisme chrétien » qui tente de replacer le travailleur dans l’entreprise et dans la société comme une personne ayant des droits inaliénables et une place légitime dans l’activité de production. Elle invite aussi à une réforme de l’entreprise, allant plus loin que les aspects purement économiques de la négociation collective, notamment en encourageant une coopération plus soutenue entre salariés, syndicats, gestionnaires et propriétaires des entreprises. Si certaines de ces réflexions sont teintées d’un quasi-corporatisme, théorie encore en vogue à l’époque, elles peuvent laisser présager des éléments plus profonds du développement d’une démocratie industrielle et de la participation des salariés à la vie de l’entreprise. D’ailleurs, cette question de la démocratie industrielle est étudiée dès les premiers numéros, pouvant ainsi ouvrir des dialogues avec la tradition européenne en matière de régulation de la relation d’emploi.

La multidisciplinarité comme (proto)science normale des relations industrielles
Maints traités nord-américains sur les relations industrielles nous racontent une histoire similaire : bien que le champ d’études fût foncièrement multidisciplinaire à son origine et accueillait en son sein à la fois des sociologues, des économistes, des psychologues et des spécialistes de la gestion du personnel (précurseurs des ressources humaines), à partir des années 1950, il y a eu une tendance à réduire l’objet des RI aux relations du travail et aux études syndicales, sujets dominés principalement par des économistes du travail hétérodoxes. La lecture des premiers numéros de RIIR nous permet de jeter un regard nouveau et différent sur cette histoire – et il reste à démontrer si cela perdure dans le temps lors des prochaines recensions – car on perçoit l’effort important des fondateurs du Département et de la Revue pour assurer son caractère multidisciplinaire. La plupart des disciplines actuelles y sont représentées : relations du travail, sociologie du travail, études syndicales, politiques publiques, droit du travail, gestion des ressources humaines, santé et sécurité du travail. Ce qui étonne aussi, et qui va au-delà d’une analyse uniquement axée sur la science économique et sur l’étude du marché du travail, est la forte présence de réflexions sociologiques chez plusieurs auteurs de la Revue. Cela pourrait résider dans plusieurs explications, notamment le fort ancrage et l’attachement de ces contributeurs à la doctrine sociale de l’Église, la nature des cursus de l’époque à la Faculté où les étudiants devaient suivre des cours dans toutes les disciplines de sciences sociales et la formation sociologique de figures importantes de la Revue, tels que l’Abbé Gérard Dion ou le père G-H Lévesque. Enfin, on peut souligner que la revue, malgré son jeune âge, ne reste pas ancrée que dans le contexte québécois. Un certain nombre d’articles font état d’expériences internationales, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, mais aussi ailleurs.

Finalement, la décennie 1945-1954 nous offre peu de contenu scientifique à proprement parler, mais quelques ferments normatifs, idéologiques et disciplinaires qui jettent les bases du champ des relations industrielles au Québec et au-delà. Cette lecture demeure fascinante dans la mesure où certains échos de cette pensée, même si quelque peu parcellaires à l’époque, sont soit toujours perceptibles, ou soit complètement dépassés aujourd’hui ce qui nous permet de mieux mettre en relief l’état des relations d’emploi d’il y a 80 ans avec notre propre contemporanéité. Il reste à mesurer la teneur du contenu dans le temps et la distance parcourue entre hier et aujourd’hui, et c’est à cette tâche que les prochaines contributions soulignant l’anniversaire de RI/IR seront dédiées.