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    Relations industrielles/Industrial Relations : La plus ancienne revue au monde dans notre domaine, maintenant classée 18e dans le top francophone Google Scholar, toute discipline confondue!

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1995-2004 : Car les temps (et les relations industrielles) sont en train de changer…

1995-2004 : Car les temps (et les relations industrielles) sont en train de changer…

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Par Patrice Jalette, professeur titulaire à l'École de relations industrielles, Université de Montréal et éditeur associé RI/IR

L’exercice de poser un regard sur la décennie 1995-2004 a ravivé certains souvenirs liés à mon cheminement professionnel au cours de cette période : soutenance de la thèse de doctorat (1997), embauche à l’Université de Montréal (2001) après 4 années à l’Institut de la statistique du Québec et au Conseil consultatif du travail et de la main-d’œuvre, séjour postdoctoral à l’Université de Toronto (2001) et… publication de mon premier article dans Relations industrielles /Industrial Relations (2002). À l’époque, je croyais que de faire paraître mes travaux de recherche dans les pages de cette institution canadienne bilingue de grande renommée dans mon domaine d’expertise était un aboutissement, mais cela marquait plutôt un commencement…

Cette décennie fut une période de débuts et de fins, de changements et de renouveaux aussi pour la revue et les relations industrielles (RI). Tout d’abord, un événement marquant en 2000 fut le changement de directeur de la revue qui n’en avait connu que deux en 45 ans d’existence: l’abbé Gérard Dion (1945-1990) et le professeur Jean Sexton (1990-2000). L’arrivée du professeur Gregor Murray (2000-2002), puis celle de la professeure Sylvie Montreuil (2002-2006) ont permis à RI/IR de bénéficier de leur leadership et de leur vision du champ décomplexée et élargie. À partir de 1997, la revue a cessé de publier la chronique « Changements dans la législation du travail au Canada » qui paraissait depuis 1980, car, évolution technologique oblige, il était possible de retrouver ces précieuses informations sur le site web de Développement des ressources humaines Canada. Par contre, afin de renforcer son ouverture internationale, la revue a commencé la même année à publier dans une chronique intitulée Resùmenes, la traduction en espagnol du précis des articles de fond de la revue. Il semblait aller de soi qu’elle devienne un forum pour la diffusion des travaux en relations industrielles en espagnol, après la ratification de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre le Canada, le Mexique et les États-Unis.

 

Cap sur la mondialisation et l’international

Dans un éditorial publié dans le premier numéro de 1995 marquant le 50e anniversaire de la revue, le directeur Sexton énonce les orientations de la revue pour les années à venir : 


La direction souhaite consolider la position de Relations industrielles/Industrial Relations parmi les principaux lieux de diffusion et d’échange dans ce domaine où il n'existe à peu près plus de frontières. Tout en visant l’amélioration de son contenu canadien, l’orientation actuelle vise à accroître le nombre d'articles présentant des recherches réalisées dans d’autres pays. La publication d'études comparatives internationales sera également encouragée au cours des prochaines années.


La mondialisation et l’internationalisation des RI ont ainsi marqué de différentes façons le contenu de la revue. Tout d’abord, si aujourd’hui la communauté des relations industrielles est consciente d’un espace mondial partagé et interconnecté et de l’interdépendance des espaces nationaux, tant et si bien que nous pouvons parler de mondialité des RI,  soit le caractère mondialisé des RI, il n’en était pas ainsi au milieu des années 1990. Il fallait davantage parler de mondialisation, car il s’agissait d’un processus, loin d’être nouveau, mais qui s’intensifiait à ce moment, notamment avec l’abolition des barrières tarifaires et l’augmentation des échanges commerciaux entre pays.  Les articles publiés dénotent un grand intérêt pour les réponses des acteurs des RI dans le cadre de cette mondialisation. Par exemple, les entreprises nationales se transforment en multinationales mobiles ayant accès à de nouveaux marchés et bassins de main-d’œuvre, ce qui les amènent à revoir l’organisation de leur production. Un des thèmes centraux abordés dans la revue au cours de cette période est la restructuration de l’organisation de la production et du travail ainsi que ses impacts sur le travail et l’emploi, les travailleurs et les syndicats en particulier. Ce thème a notamment été approfondi et décliné de manières diverses dans pas moins de trois numéros spéciaux de RI/IR publiés en 1998 (La mondialisation, le travail et les relations industrielles), en 1999 (Relations industrielles et nouveaux systèmes productifs) et en 2001 (Syndicats et restructuration des milieux de travail).  

Ces forces « mondialisantes » ont placé sous le feu des projecteurs des spécialistes et des acteurs sur le terrain une institution centrale en RI, la négociation collective, en la faisant évoluer bon gré mal gré sous la pression des nouveaux rapports de force qui s’établissent entre les employeurs et les travailleurs, remodèlent le processus de négociation (ex. : accent sur les concessions syndicales ou les partenariats patronaux-syndicaux) et redéfinissent les enjeux (p.ex. durée des conventions collectives, relocalisations, flexibilité). Dans la foulée du 10e congrès mondial de l’Association internationale des relations professionnelles, la revue a publié un numéro spécial abordant ces évolutions en 1996 (Nouveaux modèles de négociation, de résolution de conflits et de solutions conjointes de problèmes), numéro auquel ont participé plusieurs spécialistes renommés en négociation.

Inévitablement, la mondialisation questionne aussi le droit du travail, fortement ancré dans les espaces nationaux, mais presque absent de l’espace mondialisé, ce qui crée des tensions entre ces niveaux. La revue a contribué à ouvrir la voie dans l’étude des nouveaux moyens développés pour pallier au manque de régulation sociale de cet espace, en particulier en faisant paraître en 2004 un numéro spécial intitulé Équité, efficience, éthique? La régulation sociale de l’entreprise mondialisée. Enfin, conformément aux objectifs exprimés par le professeur Sexton, RI/IR a accueilli au cours des années qui ont suivi plusieurs articles provenant d’autres régions du monde que le Canada (p.ex. Afrique,  Israël, Australie, Mexique, Amérique latine, Grèce) et plusieurs études comparatives internationales allant au-delà des classiques comparaisons entre le Canada et les États-Unis, toujours présentes, pour inclure des comparaisons avec les pays européens ou au sein de l’Union européenne ou entre pays développés et en développement. 

 

Feu une définition étroite des RI

Si une part substantielle des articles publiés entre 1995 et 2004 traitent des relations de travail, du syndicalisme et du droit du travail, d’autres aspects des RI demeurent bien représentés, comme par exemple, les politiques publiques en matière de travail et d’emploi, tandis que d’autres prennent une place plus importante. C’est le cas de la santé et sécurité au travail et de l’ergonomie qui ont fait l’objet de deux numéros spéciaux en 1995 (Ergonomie et RI) et en 2001 (Ergonomie, formation et transformation des milieux de travail) sans compter de nombreux articles publiés dans les numéros réguliers de la revue. 

Comme l’a indiqué son directeur en 1995, la revue a fait plusieurs efforts afin de mettre en valeur d’autres aspects des relations industrielles, spécialement la gestion des ressources humaines (GRH). Un décompte rapide indique qu’il s’est publié plus d’articles concernant cet aspect des relations industrielles que tous les autres sauf les relations de travail, ce qui est une évolution notable pour la revue. Les activités traditionnelles de la GRH, comme la rémunération, la formation ou le recrutement ont été abordés tout comme la fonction RH et les services de RH dans les organisations. La concurrence accrue découlant de la mondialisation a mis à l’ordre du jour la question de la réorganisation des systèmes de travail à travers le développement de pratiques RH hautement performantes (high performance work practices) pour maximiser la productivité et l'efficacité des employés et, de là, la performance organisationnelle. Cette présence accrue de la GRH s’est accompagnée d’une hausse des études associées au comportement organisationnel, ce qui est conforme à la tendance à la psychologisation croissante de l’étude de la GRH observée par plusieurs et qui mènera éventuellement selon Godard (2014) à la psychologisation de l’étude des relations de travail en général, mais c’est là une autre histoire…

En terminant, cette rétrospection attentive d’études publiées dans RI/IR il y a plus de deux décennies, sinon trois, est riche en enseignements. Premièrement, certaines thématiques et approches couramment étudiées et déployées actuellement ont des racines qui remontent loin. Par exemple, le harcèlement sexuel, l’orientation sexuelle, l’obésité, le travail autonome ou la violence au travail ont fait l’objet d’articles dans les numéros revus. Autre exemple, bien établie depuis une dizaine d’années dans notre domaine, la perspective féministe n’en a pas moins été mise à contribution dans les pages de la revue au cours de la décennie étudiée à travers les travaux d’une des pionnières au Canada, Anne Forrest, qui s’en est servie entre autres pour réinterpréter le C.P. 1003 à travers une lorgnette féministe (1997) et explorer le rôle que jouent les enjeux spécifiques aux femmes dans la décision de joindre un syndicat (2001). Deuxièmement, bien que la plupart des recherches portent pour beaucoup sur les industries manufacturières et des hommes syndiqués blancs, il reste qu’une certaine diversité des groupes professionnels (footballeurs, médecins, travailleurs autonomes, gardiens de prison, industrie des soins ou «care», etc.) et socioéconomiques (femmes, travailleurs âgés, jeunes, personnes racisées, etc.) étudiés commence à poindre dans la revue. Un tel exercice montre bien l’importance qu’il faut accorder à l’histoire en relations industrielles, même lorsque l’on étudie des problèmes dits « contemporains ». Penser que nous ne pouvons pas apprendre du passé est une erreur qui nous condamne à une tâche de Sisyphe en devant continuellement réinventer la roue plutôt que de tabler sur le savoir accumulé en RI depuis des décennies.

 

Références

GODARD, John. 2014. «The psychologisation of employment relations », Human Resource Management Journal 24 (1): 1-18.


  1. Cette thématique a aussi été abordée dans le dernier numéro de 1994, un numéro spécial intitulé Syndicats et restructuration économique.