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Some Unfinished Business in the Professionalization of the Personnel Man

Oswald Hall

Abstract

Personnel men tend to define themselves as professionals. To find out whether they are justified in so doing, the Author describes the earmarks of a profession: specialization, spécific and unstandardized nature of the service to the client (who is more than just a customer), episodic and direct relationship between professional and client. With such criteria in hand, the Author argues that it is improbable that personnel work can be practised along the lines of a professional model; the bureaucratic model here appears more relevant.

Résumé

Le spécialiste du personnel, un professionnel ?

Les spécialistes du personnel s'interrogent sur leur occupation, qui ne les satisfait pas pleinement; ils s'inquiètent de ce que leur avenir professionnel leur réserve. Ce n'est là qu'une des nombreuses occupations qui tendent avec vigueur à acquérir les caractéristiques de la profession traditionnelle. D'autre part, certaines professions (comme l'enseignement et le génie) font face à des problèmes d'une ampleur telle que les solutions disponibles sont de nature à leur enlever des traits fondamentaux de la profession.

LES RAISONS DE CETTE TENDANCE VERS LA PROFESSION

Pourquoi chercher ainsi à se « professionnaliser »? N'est-il pas d'autres modèles qui s'offrent à l'imitation des occupations en général? Sans doute, mais le mouvement vers la profession plonge des racines profondes dans la société moderne aux villes tentaculaires, aux occupations innombrables et aux entreprises industrielles et commerciales géantes. Dans ce contexte, l'homme doit lutter pour ne pas perdre son individualité dans l'écrasant anonymat de la grande ville, de l'entreprise bureaucratisée et de la spécialité qu'il partage avec un très grand nombre de ses semblables. Dans cette lutte pour la personne, la profession apparaît comme un instrument de choix: au sein du réseau complexe des occupations, elle est ceinte d'une auréole lumineuse et enviable; et elle fait contraste avec les occupations amorphes de la bureaucratie moderne.

Un autre trait dominant de la profession qui en fait un point d'attraction presque irrésistible pour l'ensemble des occupations « inférieures » ou intermédiaires, c'est son indépendance, son autonomie. Les professions traditionnelles exerçaient sur la société un pouvoir efficace. Et le professionnel d'autrefois, libre de toute subordination, donnait des ordres, ou au moins des conseils vigoureux, à son patient ou à son client. Cette image, qui est restée bien vivante sans égard aux accrocs récents à l'autonomie de nombreux professionnels, fait contraste avec celle de l'employé technique ou intellectuel, aux lourdes et nombreuses servitudes, de la grande entreprise industrielle ou commerciale d'aujourd'hui.

Dans cette optique, il importe de se demander quelles occupations peuvent devenir des professions, et à la suite de quelles modifications. En somme, quels sont les traits essentiels de la profession?

LES TRAITS ESSENTIELS DE LA PROFESSION

La profession est le point terminus supérieur dans la hiérarchie des occupations. En décrire les caractères fondamentaux, c'est donc définir concrètement par quels cheminements les occupations non professionnelles atteindront peu à peu à la profession pleine. Les caractères spécifiques de la profession sont les suivants:

1. La spécialisation poussée

C'est un fait d'évidence que toutes les occupations modernes atteignent à un haut niveau de spécialisation; mais c'est surtout au plan de la profession même que la division du travail est le plus complexe et le plus évident. Ceci explique pourquoi la formation professionnelle est si prolongée et si élaborée, obligeant le candidat-étudiant à de longues années d'isolement du reste de la société. Chaque profession fournit donc un service spécifique. De l'une à l'autre, la nature ou le contenu du service variera, bien sûr. Mais le service professionnel, quel qu'il soit, s'adresse toujours à des personnes directement; il vise le bien-être des individus plutôt que la manipulation d'objets impersonnels, d'outils ou de machines. C'est dire que les relations professionnelles sont toujours des rapports éminemment sociaux, interpersonnels.

2. La spécificité du service

Le service que dispense une profession donnée se distingue clairement de tout autre service professionnel. Effectivement, le professionnel en cause est le seul qui soit autorisé à fournir ce service; c'est une autre façon de décrire le monopole légitime que détient la profession sur son service. Comme corollaire, on peut avancer que, dans la plupart des cas, le client n'essaiera pas de s'administrer à lui-même le service en question. Voici donc un monopole à deux têtes: la profession se trouve protégée à la fois contre des concurrents éventuels et contre des clients qui se suffiraient à eux-mêmes. D'autre part, on ne peut légitimement exiger d'un professionnel qu'il s'acquitte de fonctions qui dépassent sa compétence spécifique: ainsi, il n'est pas dans l'ordre de demander à un prêtre ou à un instituteur des conseils d'ordre médical ou légal. La dignité même de chaque profession repose sur la spécificité du service qu'elle rend; de sorte qu'un professionnel se sent insulté si on l'identifie par un service autre que celui qui est propre à sa profession. En d'autres termes, la profession a le privilège de spécifier la sorte de service qu'elle entend fournir, sans ingérence de la part d'autres occupations, du client ou de la société globale.

3. L'originalité du service

Pour le professionnel, il n'est pas un cas qui soit en tous points semblable à un autre. Ici, pas d'uniformité ni d'identité, à l'encontre de la plupart des services non professionnels disponibles sur le marché: la routine est étrangère au service professionnel. Au-delà donc de la virtuosité technique que doit manifester le professionnel s'introduit un élément de jugement dans chaque cas. Et plus l'exercice spécifique du jugement marque une occupation, plus vite et plus complètement celle-ci se professionnalise. Et comme le service professionnel s'adresse à un client, on y trouve toujours deux ingrédients: le technique et le social, aux frontières souvent confuses et pour le praticien et pour le client. Il ne s'agit donc pas d'un service quelconque qu'on trouve dans un marché impersonnel: le professionnel est plus qu'un technicien qui vend de l'habileté ou de la compétence; il est un homme en interaction avec son prochain.

4. Le client, bénéficiaire du service

Les services professionnels s'adressent toujours à des clients, et non pas à de vagues consommateurs interchangeables; c'est la distinction anglaise entre le « client » du professionnel et le « customer » de l'épicier du coin. Ce dernier se sent libre et capable de juger de la qualité du service fourni et de la nature du service qu'il requiert. Le client du professionnel, au contraire, n'est pas en mesure de déterminer seul la nature des services dont il a besoin; pour ce faire, il doit s'en remettre au jugement du professionnel, confiant que ce dernier n'abusera pas de son ignorance. En fait, le professionnel aurait beaucoup de peine à fournir efficacement son service si son client insistait pour se comporter en consommateur ordinaire, impersonnel ou critique. Le client du professionnel se présente avec des besoins profonds, personnels, qui portent sur la santé de l'âme et du corps, sur les possessions terrestres, etc. Il se sent menacé, personnellement ou familialement. Comment éliminer la menace? Plus elle est grave, et moins le client sait la combattre; c'est alors surtout qu'il se confie entièrement aux soins du professionnel dans une relation d'étroite dépendance.

5. La discontinuité du rapport client-professionnel

D'ordinaire, la relation entre professionnel et client n'est pas continue, permanente. Elle est plutôt faite de contacts ad hoc, en des circonstances spécifiques et contraignantes, et à l'égard de besoins urgents et sérieux de caractère intermittent, donc de besoins ressentis à des intervalles peu fréquents. Ce caractère discontinu du service professionnel ne contribue pas peu au halo de la profession: car si tous les membres d'une société donnée prennent éventuellement contact avec elle, ce contact n'a aucun caractère d'intimité.

6. L'absence d'intermédiaire entre professionnel et client

La relation client-professionnel est directe, immédiate. Le service professionnel est rendu sans intermédiaires, sans délégation. Ainsi, le diagnostic médical est impensable sans le contact personnel avec le patient; et ce dernier s'indignera à juste titre s'il apprend que le chirurgien de grande réputation sur lequel il comptait s'est fait remplacer par un second.

On le conçoit sans peine, la profession est un type bien spécial d'occupation, avec des traits précis qui la distinguent de toute autre occupation. Or, dans leurs efforts vers la professionnalisation, nombre d'occupations imitent systématiquement, non pas ces traits essentiels de la profession que nous venons de décrire, mais plutôt des détails accidentels, des éléments qui ne sont pas vraiment spécifiques à la profession.

LES CARACTÈRES SECONDAIRES DE LA PROFESSION

Il est des traits superficiels et particulièrement brillants de la profession que les occupations cherchent activement à s'approprier, souvent au détriment de l'essentiel. Voici quelques-uns de ces caractères non spécifiques:

1. La formation universitaire

Dans l'ensemble, les écoles professionnelles ont eu tendance à se rattacher étroitement à de grandes universités. Certaines occupations nouvelles confient au moins une partie de leur formation à l'université, au moins sous forme d'enseignement post-scolaire. C'est une façon pour ces occupations de s'auréoler du prestige qui s'attache aux institutions de haut savoir. Encore faut-il se demander si ce lien avec l'université est vraiment utile à la profession en devenir: la réponse sera négative si l'enseignement dispensé est étroitement technique, excluant ces connaissances générales, cet universalisme culturel qui sont la définition même de l'université.

2. L'octroi d'une licence

L'octroi d'un permis de pratiquer est un moyen très visible de distinguer un type de travailleur d'un autre. Le parchemin, diplôme ou certificat est comme une garantie de la participation de son détenteur à la mystique professionnelle; s'il relie tous ceux qui le détiennent, il les sépare du même coup de tous ceux qui n'en ont pas. La licence a valeur de symbole: elle est le signe que la société confie à un groupe particulier la responsabilité d'organiser un secteur très important de la vie sociale.

3. L'association professionnelle

L'appartenance à une association est un des traits secondaires de la profession. Le groupement peut être local, provincial, national ou international. Il permet aux membres-professionnels de se serrer les coudes, de se distinguer du reste de la société. Il permet aussi une certaine stratification chez les membres eux-mêmes: c'est ainsi qu'en médecine on trouvera les grands patrons, les membres de plein droit, les membres associés, les débutants, etc. Donc, l'association est à la fois instrument de solidarité et cadre de hiérarchisation interne. Par elle et en elle s'organisent les congrès de la profession, dont la fonction est à la fois technique et sociale. Bien sûr, de telles associations se retrouvent ailleurs que dans les professions; mais chez ces dernières elles possèdent un tel lustre qu'on cherche un peu partout à les reproduire.

Les caractéristiques secondaires plus haut décrites appartiennent aux professions, mais aussi à d'autres secteurs de l'activité sociale. Les occupations qui tendent vers la profession sont tentées de s'approprier d'abord et surtout ces traits accessoires, avec grand danger de délaisser ainsi la proie pour l'ombre.

OÙ VA LE SPÉCIALISTE DU PERSONNEL?

Les critères essentiels et accessoires de la profession sont maintenant établis. Où se situe, à cet égard, le spécialiste du personnel? Fournit-il un service à des clients bien spécifiques, ou si plutôt il ne contribue pas surtout à la bonne marche d'une entreprise bureaucratique par une activité spécialisée? S'inscrit-il dans le moule professionnel ou dans le moule bureaucratique? Le service qu'il rend est-il avant tout routinier, ou s'il est fondamentalement spécifique et original? Suppose-t-il un contact direct entre le spécialiste du personnel et ceux sur lesquels il influe, ou si plutôt il est fourni au moyen d'intermédiaires plus ou moins nombreux? Le spécialiste du personnel est-il professionnellement autonome, indépendant, ou s'il doit se soumettre à des règles précises mises au point par des supérieurs? Quelles conséquences (très graves ou peu importantes) ont ses gestes ou ses décisions pour ceux qu'il sert?

Il appartient au spécialiste du personnel lui-même de répondre à ces questions, dans le contexte mouvant qui est le sien. Il semble cependant que ses fonctions deviennent de plus en plus diffuses et variées: embauchage, sélection, placement, formation, rémunération, négociation collective, mise en application de la convention, bien-être, etc. Si certains aspects de ces tâches diverses sont nouveaux et originaux, le gros du travail du personnel n'en reste pas moins routinier, et peut être accompli par des subordonnés. Effectivement, le directeur du personnel typique se découvre vite à la tête d'une équipe qu'il passe un temps précieux à diriger. Le travail du personnel, de moins en moins autonome, doit se soumettre à des politiques globales de l'entreprise dont il est à la fois l'expression et l'instrument. C'est dire que le spécialiste du personnel agit surtout comme intermédiaire entre employeur et employé; et même dans ce rôle, il est en concurrence avec les représentants syndicaux.

CONCLUSION

Il est peu probable que le spécialiste du personnel réussisse à insérer ses fonctions dans le cadre précis du modèle professionnel. Il participera de plus en plus activement à la bureaucratisation graduelle de la grande entreprise moderne.