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Christian Trade Unionism in France: A Left Socialist Experience

E. M. Kassalow

Abstract

The author présents a synthesis of the évolution of the Confédération française démocratique du travail. The French Démocratie Confédération of Labor.

Résumé

Le syndicalisme chrétien en France : une expérience de socialisme de gauche

Les mouvements syndicalistes chrétiens d'Europe occidentale ont plusieurs caractéristiques en commun, mais au cours des dernières décennies, ils se sont éloignés les uns des autres et ont revêtu certaines caractéristiques nationales.

La Confédération française démocratique du Travail (CFDT), qui descend en ligne directe de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), a suivi un cheminement fort intéressant. Elle est aujourd'hui le seul grand mouvement ouvrier qui a proclamé ouvertement son adhésion à un programme et à une philosophie socialistes révolutionnaires de gauche. On retrouve quelques groupes socialistes de gauche ailleurs, mais il s'agit de factions minoritaires, souvent très petites. Tout récemment, la CFDT a subi la pression de groupes d'extrême-gauche: maoïstes, trotskistes et autres.

L'Auteur retrace ensuite l'évolution de ce mouvement syndical, fondé en 1919, sous le nom de CFTC, qui s'est développé de la même façon que les centrales syndicales des autres pays durant les premières décennies du XXe siècle. La plupart de ces syndicats étaient considérés comme des organismes établis par l'Église catholique et les employeurs pour affaiblir, sinon pour remplacer, les syndicats d'obédience socialiste. La CFTC était surtout formée de cols blancs et elle inspirait son action des enseignements sociaux de l'Église. Elle a grandi sous la tutelle du clergé au départ, quoique ce phénomène ait été moins marqué en France qu'ailleurs.

La période du premier Front populaire en France, au milieu des années '30, lorsque communistes, socialistes et anarcho-syndicalistes se regroupèrent dans la Confédération générale du travail (CGT), fut une dure éprouve pour la CFTC. Toutefois, elle résista aux pressions qui étaient faites pour l'absorber et elle se libéra en même temps de l'influence des employeurs. Elle continua à adhérer à la philosophie sociale catholique qui acceptait le principe général de la collaboration des classes.

Au cours de la guerre, les chefs du mouvement ont rejeté la collaboration du gouvernement du Vichy et ils se sont joints à la Résistance. Ainsi, à la fin de la guerre, la CFTC était reconnue comme mouvement syndical véritable bien que minoritaire.

En 1945, la CFTC résista à la tentative qui était faite pour l'amener à se joindre à la CGT et à la Fédération syndicale mondiale qui englobait presque toutes les centrales syndicales de l'Europe et d'autres parties du monde. La prudence des dirigeants de la CFTC se confirma lorsque survint quelques années plus tard la rupture entre les syndicats communistes et les autres groupements syndicaux. En France, le mouvement syndical se trouvait sectionné en trois branches ; CGT, FO et CFTC.

Toutefois, des changements importants étaient déjà en cours à l'intérieur même de la CFTC. Un groupe minoritaire cherchait à la transformer en un mouvement de masse socialisant et fondé sur la lutte des classes. Le chef intellectuel de ce groupe était Paul Vignaux, philosophe et éducateur syndical. Dirigeant d'un petit groupement d'enseignants laïques, il devint l'éducateur d'une nouvelle génération de chefs syndicaux. Vignaux s'identifiait aux idées réformistes et socialistes, mais il fut aussi beaucoup influencé par son séjour aux États-Unis pendant la guerre. Les dirigeants, qu'il fut appelé à former, se recrutaient surtout dans le secteur privé: métallurgie, industrie chimique et industrie du bâtiment. Comme ces industries prirent beaucoup d'ampleur après la guerre, il en fut de même de la puissance de la minorité à l'intérieur de la CFTC.

Il est plus difficile d'évaluer l'impact des changements qui se produisirent à l'intérieur de l'Église catholique. Qu'il suffise de dire que le triomphe éventuel de la minorité au sein de la CFTC et la transformation de celle-ci en CFDT n'aurait peut-être pas eu lieu, si des forces de gauche n'avaient pas été aussi actives à l'intérieur même de l'Église catholique. Ces groupes ont contribué à changer les attitudes traditionnelles de beaucoup d'ouvriers catholiques ainsi que d'autres groupes de la communauté catholique.

Cette minorité mit en tête de ses objectifs la déconfessionnalisation de la CFTC et sa transformation en un organisme séculier, ce qui ouvrait la voie à l'acceptation d'un programme socialiste.

Pour Vignaux et les autres dirigeants de la minorité, une telle transformation devait conduire à un changement plus radical qui visait au regroupement en un mouvement unifié de tous les syndicats à tendances socialistes, y compris la FO. Cette nouvelle organisation aurait alors été en mesure d'affronter la CGT communiste.

Ce projet de fusion n'eut pas de suite. Les dirigeants de la FO voyaient d'un mauvais oeil une nouvelle organisation laïque, socialiste et non-communiste. D'autre part, la FO s'opposait à la pratique de la CFTC et, plus tard, de la CFDT de chercher à établir une certaine unité d'action avec la CGT communiste.

Même les chefs à tendance conservatrice de la CFTC après la guerre estimaient qu'il était devenu nécessaire de collaborer avec la CGT en certaines occasions. Cette pratique est devenue courante pour les dirigeants de la CFDT et ils favorisent l'unité d'action avec la CGT, même s'ils lui reprochent d'agir seule. La CFDT n'a cependant aucun intérêt à rechercher une union organique avec la centrale communiste, même si on y va de part et de voeux pieux en ce sens.

Les dirigeants de la CFTC ont confiance dans l'adhésion de leurs membres au catholicisme. Il en est de même des chefs de la CFDT, déconfessionnalisée, puisque la masse de leurs membres sont d'origine catholique.

Pour en revenir à la ligne maîtresse de cette évolution, la minorité devint majoritaire au début des années '60 et elle prit la direction de la centrale modifiant les statuts de manière à faire disparaître toute référence à l'Église et à la doctrine catholique. Elle prit également le nom de CFDT. Un petit groupe se retira alors de la CFDT et, après une longue bataille juridique, obtint le droit de conserver le nom de CFTC. Elle compte aujourd'hui environ 100,000 membres, alors que la CFDT en regroupe 800,000.

La transformation de la nouvelle organisation ne s'est pas faite de la façon dont l'envisageaient les chefs de la minorité. À mesure qu'elle mettait au point sa philosophie et son programme, sa direction se tourna vers la gauche, en particulier après les événements de mai et juin 1968. Elle souscrivit au concept de la lutte des classes; elle proposa une critique néo-marxiste du capitalisme; elle rejeta toute possibilité de réformisme et adopta le socialisme révolutionnaire.

Tout en acceptant le processus de la négociation collective, elle considère les conventions collectives, non pas comme des instruments destinés à protéger des droits et à reconnaître des obligations, mais comme une pause pendant que la classe ouvrière se mobilise pour abattre la société capitaliste.

Tout en accordant beaucoup d'importance à la planification et à la socialisation des moyens de production, un des aspects de ses revendications est l'établissement d'un système d'autogestion. Pour elle, la simple nationalisation des moyens de production n'est pas suffisante, car elle ne peut que conduire à l'établissement d'une société-étatiste. La répugnance de la CFDT à approuver le programme politique du groupe communiste et socialiste en 1972 s'expliquait par le refus de ce regroupement politique d'endosser l'autogestion. En ces dernières années, le parti socialiste français dirigé par Mitterand s'est montré plus favorable à l'autogestion d'où il résulte que plusieurs dirigeants de la CFDT ont adhéré au parti socialiste et qu'un nombre de plus en plus grand de militants en sont devenus membres.

À la CFDT, on considère le mouvement syndical comme un instrument de transformation révolutionnaire qui ne peut en aucune façon être subordonné à un parti politique. La CFDT défend l'indépendance du mouvement syndical dont l'objet est de promouvoir les intérêts des travailleurs même en régime socialiste et d'autogestion. Pour elle, les intérêts des travailleurs ne correspondent pas toujours avec les intérêtsde l'État. C'est là l'indice que le genre de socialisme qu'elle préconise diffère du marxisme soviétique ou chinois. Au plan international, la CFDT maintient des liens avec certains des mouvements syndicaux socialistes européens, mais elle cherche encore davantage à s'identifier avec les mouvements de libération du tiers-monde et elle critique avec force le gouvernement américain en qui elle voit le coeur même de l'exploitation capitaliste.

Toutefois, la CFDT doit faire face à certaines difficultés du fait qu'elle a admis dans ses rangs un grand nombre de membres à tendances idéologiques diverses: maoïstes, trotskistes, anarcho-syndicalistes. Ces fractions d'extrême-gauche ont proposé nombre de modifications au programme du mouvement lors de son congrès de mai 1976. Une modification soumettait que les travailleurs exercent un rôle majeur en menant la lutte pour abattre le capitalisme. Une autre modification proposait qu'elle prenne la tête de la lutte en faveur du socialisme. Ces deux propositions furent battues, mais la première ne fut défaite que par un vote serré, tandis que la seconde recueillait l'appui de 25 pour cent des délégués. Le même phénomène s'est produit, lorsque, au niveau international, un groupe proposa la fusion de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et de la Confédération mondiale du travail (CMT). Enfin, lors de l'élection du bureau national, les forces minoritaires de gauche ont mobilisé leur force contre le leader de la fédération des métallurgistes et ont failli le battre. Ironie, c'est cette même fédération qui, il y a 15 à 20 ans, s'était faite le fer de lance de la transformation de la CFTC en CFDT.

Il est difficile d'expliquer la vitesse de l'évolution des gauchistes au sein de la CFDT. Le programme mis au point en 1970 a comme ouvert la porte à la politisation de l'organisation qui est ainsi devenue une proie facile pour des militant jeunes, actifs et politisés. Il n'est pas facile non plus de voir comment l'unité pourrait être restaurée. Il est apparent que l'action politique des dernières années a affaibli les cadres syndicaux de la CFDT. Depuis les années 50 et 60, une des sources de la force de la centrale se trouvait dans la présence de jeunes chefs venant du secteur privé où leur philosophie pragmatique leur donnait un poids considérable aux tables de négociation dans les entreprises de métallurgie et de produits chimiques. Depuis les dernières années, la CFDT semble moins efficace dans ces secteurs, parce que des négociateurs résolus, tenaces ont cédé la place à des chefs plus politisés.

À l'heure actuelle, on parle d'une crise interne à l'intérieur de la CFDT et le secrétaire général Edmond Maire, tout en s'efforçant de minimiser cet état de crise, reconnaît que la centrale doit maintenant lutter contre le « cléricalisme » marxiste et une certaine forme d'infantilisme fondé sur le marxisme mythique mis de l'avant par les penseurs d'après 1968.

La CFDT a continué cependant de conserver sa force de représentation au cours des années.

Comment évaluer cette évolution du mouvement syndical français? Il faut constater qu'une minorité restée fidèle à la doctrine sociale de l'Église, a refusé de suivre le mouvement de déconfessionalisation et conservé le nom de CFTC. On aurait pu croire que l'Église catholique aurait favorisé ce groupement, mais tel ne fut pas le cas, celle-ci s'en tenant à une attitude de neutralité et, d'autre part, nombre de journalistes et d'écrivains sociaux ont montré plus de sympathie et plus d'intérêt à la CFDT qu'à la CFTC.