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A Tentative Framework for the Philosophy of the Canadian Labour Movement

Aranka E. Kovacs

Abstract

The philosophy of the Canadian labour movement is examined in the light of the three stages which characterize the pattern of union growth. The author shows how youthful years idealism gave way to a pragmatic philosophy over the last two decades.

Résumé

La philosophie du mouvement ouvrier canadien : un essai d’interprétation

INTRODUCTION

Pour comprendre la philosophie du mouvement ouvrier, il faut se référer au contexte historique dans lequel il s'insère, puisque le syndicalisme ouvrier est une institution dynamique qui connaît diverses phases de développement. Pour découvrir la philosophie qui sous-tend le mouvement, on doit s'en tenir au modèle de croissance du syndicalisme. Cet article a pour but d'examiner la philosophie ouvrière qui correspond aux trois étapes de la croissance du mouvement.

PREMIÈRE PHASE DU DÉVELOPPEMENT : LA PÉRIODE DE FORMATION

Au cours des premières années de l'organisation ouvrière au Canada, le syndicat s'offrait comme un mécanisme de protestation contre des conditions de travail insatisfaisantes, des salaires inadéquats et une perte possible de statuts due à l'effritement du caractère artisanal des tâches dans l'évolution industrielle ; le syndicat se présentait aussi comme un mécanisme de pression pour l'obtention d'une législation ouvrière favorable. Au cours de ces premières années, l'action directe du groupement portait sur des griefs qui originaient du milieu même du travail. Le syndicat surgît comme une arme collective de protestation contre ces conditions de travail.

De plus, les demandes des travailleurs pour le redressement des griefs et l'élimination des frustrations tendaient aussi vers une promotion des valeurs humaines au sein de la classe ouvrière, au moment même où celle-ci ressentait l'influence d'un milieu technique en voie de transformation rapide. Cet esprit humanitaire du début s'exprimait dans un intérêt marqué pour la dignité et la valeur du travailleur individuel. Chefs et travailleurs du rang étaient imbus d'un idéalisme qui contenait une vision d'une vie meilleure, sans pour cela négliger la recherche de gains immédiats.

L'esprit de croisade et le zèle missionnaire qui régnaient dans les ateliers prenaient une allure émotionnelle et moralisante, lorsque les chefs et les syndiqués tentaient de faire partager leurs convictions par les non-syndiqués. Tout en identifiant leurs griefs à des injustices qu'on retrouvait au-delà de la situation immédiate du travail, tout en considérant le syndicalisme comme une cause, au même moment, ils croyaient qu'une amélioration des conditions ne pouvait s'obtenir que par l'action économique directe dans une industrie particulière et par des réformes législatives.

Mais, à cause de l'insuccès de telles démarches, les griefs individuels cédèrent le pas à la lutte pour la reconnaissance du groupe par les employeurs, la communauté et la société. La lutte pour la reconnaissance fit face à une amère résistance et cette hostilité à l'endroit de l'action collective fit naître chez les membres un esprit militant, un esprit qui donna une vigueur au mouvement, mais qui créa aussi des dissensions entre les éléments radicaux et conservateurs au sein des unions.

Les factions radicales considéraient le syndicalisme comme un véhicule pour la révolution sociale, tandis que l'aile conservatrice regardait le mouvement plutôt comme un moyen de réformer progressivement le système existant des salaires.

D'une façon générale, ce ne fut pas une conscience de classe de caractère marxiste qui devint la force dominante du mouvement ouvrier canadien durant cette période de formation; ce fut plutôt une conscience de classe de caractère réformiste. On en vint à croire fermement que la participation dans l'élaboration des décisions n'était possible que par le truchement du syndicalisme. C'est cette croyance qui a eu le plus d'influence sur la vie des travailleurs. C'est cette attitude à l'endroit des syndicats qui devint le principe dominant et qui influença la direction du développement futur du mouvement ouvrier canadien, quoiqu'on admette que cette généralisation n'implique pas que le mouvement ouvrier fut un mouvement « pur », et son mode de croissance indique qu'il a connu une série de divisions et de réalignements.

Au cours de ces années de formation, le caractère réformiste de la conscience de classe peut être attribué à l'influence du syndicalisme anglais sur les premières organisations de métier au Canada. La perspective anglaise a coloré les attitudes et les politiques des premières unions canadiennes à l'endroit d'une durée plus courte de la semaine de travail pour s'acheminer vers une vie meilleure par l'utilisation des loisirs, à l'endroit de l'assurance-santé, de l'égalité et des droits de l'homme.

L'accent sur la législation par la procédure parlementaire et sur le support des candidats favorables aux syndicats prenait son origine dans la tradition britannique. Malgré le voisinage des Etats-Unis et ses répercussions sur le mouvement ouvrier canadien, l'influence du syndicalisme anglais a laissé sa marque.

Aujourd'hui, on reproche au mouvement ouvrier canadien une absence d'idéologie et on considère le pragmatisme comme la philosophie qui modela un mouvement social au Canada sans vitalité ni vision. Sans doute, on ne peut retrouver dans le syndicalisme canadien la forte orientation politique qui caractérise plusieurs mouvements ouvriers européens. Cependant, l'action politique n'est pas complètement absente et les syndicats ont moussé non seulement le support de candidats favorables aux ouvriers mais aussi la formation d'un parti ouvrier canadien, et cela, même avant l'organisation sur une haute échelle des travailleurs de l'industrie. Chaque fois qu'on exprima une insatisfaction à l'endroit d'un projet de législation touchant les travailleurs, des recommandations pour l'organisation d'un parti ouvrier suivirent.

Contrairement à la politique de la Fédération américaine du Travail à l'égard des partis politiques, le congrès du CMTC en 1917 proposa la formation d'un parti politique indépendant au Canada. Peu d'années après, le CMTC reprit son rôle de groupe de pression à l'endroit de la législation, rôle qu'il a continué d'exercer jusqu'au moment de la fusion avec le CCT.

En acceptant une société de concurrence imparfaite et en utilisant ses énergies et ressources pour oeuvrer au sein du système capitaliste, le mouvement ouvrier survit en s'appuyant sur son rôle économique, au lieu de recourir à des dogmes politiques conflictuels. Alors, en rejetant l'affiliation politique jusqu'en 1940, les syndicats, comme institutions économiques, se transformèrent en une structure de pouvoir, qui prit une place importante dans l'économie.

Ce fut ce sens du réalisme et du pragmatisme qui attira l'attention du public sur la nature économique des syndicats. L'apathie à l'égard de la politique de partis devint un trait plus dominant que l'intérêt sporadique à l'endroit de l'action politique, et surtout, après avoir gagné l'appui légal, les unions ouvrières se tournèrent définitivement vers la négociation collective pour réaliser leurs objectifs.

DEUXIÈME PHASE DF DÉVELOPPEMENT : LA CONSOLIDATION

Le cadre légal qui permet au syndicalisme d'oeuvrer au sein des structures sociales existantes a une importance considérable au cours de cette deuxième phase. Quoique le droit de former des syndicats ouvriers fût accordé aux travailleurs canadiens par le Trade Union Act de 1872 et les lois Anti-Combines amendées en 1892, une politique positive d'acceptation ne vint qu'avec la passation du « Wartime Labour Relations Régulations Act » de 1944.

Au cours de ce stage, les organisations ouvrières font encore face à l'hostilité et la résistance des dirigeants d'entreprises. Bien que des efforts soient déployés pour trouver une solution de compromis aux intérêts conflictuels par la négociation et la convention collectives, cette période est caractérisée par une instabilité des relations syndicat-direction, puisqu'elle est une période d'expérimentation. C'est d'autant plus vrai lorsqu'on assiste à une période de prospérité économique où les syndicats exigent une part toujours croissante de la richesse nationale.

L'élément de réforme qu'on retrouvait au cours de la première phase de développement n'est plus maintenant le facteur dominant, quoiqu'il ne fut jamais complètement absent au sein du mouvement ouvrier.

Le but, maintenant, est d'obtenir un faisceau de bénéfices, soit sous forme de salaires plus élevés, de règlements d'atelier ou d'avantages marginaux à un coût minimum pour les membres. C'est en ce sens que les syndicats assument la fonction dominante de « syndicalisme d'affaires », telle qu'analysée par Hoxie.

L'idéalisme des premières années est étouffé par le conservatisme qui adhère dans une mesure plus grande qu'auparavant à la forme modifiée du capitalisme actuel.

La prospérité qu'a connu le travailleur canadien a diminué chez lui la conscience de classe. Des salaires plus élevés, des meilleures conditions de logement, un éventail plus grand des possibilités de voyager et de s'adonner à des activités culturelles incitèrent les travailleurs à s'identifier à la classe moyenne.

La philosophie du mouvement ouvrier reste dominée par une phase où le pragmatisme est la force motrice de l'institution. Cette phase de consolidation du syndicalisme se centre autour des campagnes d'organisation, du processus de négociation et d'une façon plus dramatique autour des grèves et « lockouts » à la suite des efforts de médiation et conciliation en vue d'apporter une solution aux conflits d'intérêts. Un idéal de réforme ne domine pas le mouvement ouvrier au cours de ce deuxième stage, puisque le processus de la négociation collective absorbe une grande partie des énergies. A mesure que leur force augmente en négociation, les unions se développent en formant des blocs qui manipulent une force économique tout en conservant leur potentiel pour une participation toujours plus grande sur le plan politique.

TROISIÈME PHASE DU DÉVELOPPEMENT : LA MATURITÉ

A ce stage de la croissance du mouvement ouvrier, on peut se demander s'il tend à accentuer son orientation politique. Quels indices d'un réveil idéologique peut-on remarquer chez le mouvement ouvrier canadien?

Nous avons vu quelle fut l'attitude des syndicats à l'endroit de l'action politique au cours de la première phase du développement.

A son congrès de 1943, le CMTC décida d'appuyer le CCF comme arme politique des travailleurs au Canada et recommanda à ses syndicats affiliés de se joindre au parti. La fusion des deux centrales canadiennes donna naissance au Congrès du Travail du Canada. Ce dernier joua un rôle important dans la formation du Nouveau Parti Démocratique en 1961, et, depuis ce moment, on encourage les syndiqués à s'affilier à ce parti. Cependant, le Congrès du Travail du Canada n'est pas affilié au NPD, puisqu'il maintient sa position traditionnelle à l'effet qu'un mouvement ouvrier ne doit pas tomber sous la férule d'un seul parti, mais doit demeurer libre de critiquer ou de supporter n'importe quel parti.

Ce réveil idéologique tant attendu par les optimistes avec la formation du NPD n'a pas eu lieu. Dans une grande mesure, cela peut s'expliquer par le succès obtenu avec le mécanisme de la négociation collective libre ou par l'apathie politique généralisée, ou par une déception de la politique du parti, ou encore par une difficulté de la part du mouvement ouvrier à s'adapter à une forme plus positive de planification économique.

Mais l'intérêt politique ou son absence n'est pas le seul facteur à influencer la philosophie du mouvement ouvrier au cours de cette troisième phase. A mesure que la taille des organisations s'accroît, une centralisation plus poussée et l'emploi d'experts ou de spécialistes sont nécessaires pour interpréter et solutionner les problèmes divers que soulève le mécanisme de la négociation collective. Jusqu'à un certain point, on peut affirmer que les relations syndicat-direction tendent vers une plus grande stabilité, de même qu'une attitude de coopération se développe chez les deux parties.

A mesure que les structures syndicales prennent de l'envergure, les relations sociales internes changent. Avec une centralisation plus poussée et un contrôle plus prononcé sur les politiques concernant les travailleurs du rang, le problème des droits de l'individu au sein d'un groupe prend une importance nouvelle, puisque le gigantisme syndical amène une dépersonalisation des relations interpersonnelles tout comme le gigantisme industriel.

De plus, la mentalité du syndicalisme change. Le zèle qu'on a déployé à transformer de petits syndicats en de grandes structures de pouvoir et d'influence tend à diminuer. Les grandes déclarations chargées d'émotions cèdent la place à des exposés rationnels basés sur des études élaborées au sein des départements de recherche dans les grandes centrales. Les effectifs ouvriers ne sont plus aiguillonnés par des envolées oratoires remplies de convictions sociales et morales. L'esprit du syndicalisme s'exprime dans la procédure de griefs ou dans des conflits qui dégénèrent en grèves.

A mesure que le pouvoir des syndicats s'accroît, les politiques étroites centrées sur la tâche sont maintenant élargies. La tendance vers une extension des « socialized wages » est un indice de l’insistence des syndicats sur la participation dans l'élaboration des politiques qui affectent les intérêts immédiats des travailleurs organisés. C'est aussi l'indice d'un effort de la part des syndicats pour s'intégrer plus fermement dans la société en recherchant les intérêts des travailleurs en longue période.

Donc, la philosophie du mouvement ouvrier au cours de cette dernière phase de son développement est caractérisée par un pragmatisme profondément ancré, emprunté à la deuxième étape de sa croissance, et transformé au cours d'une troisième phase en une structure complexe de pouvoir.