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The Work Ethic: What are we Mesuring?

Jiri Juzanek

Abstract

The author questions the traditional criteria of work ethic following profound changes in the scale of values within society.

Résumé

L’évaluation de l’éthique du travail

Cette étude porte sur les changements qui se sont produits dans les sociétés modernes en ce qui concerne l'éthique du travail. Le concept d'éthique du travail consiste dans la réunion de quatre composantes : 1° le désir de travailler ou la propension au travail; 2° le travail considéré en tant que centre d'intérêt de la vie; 3° l'application, la responsabilité, la discipline et autres qualités personnelles; 4° la perception du travail considéré comme une obligation sociale plutôt qu'un choix personnel.

L'auteur, à partir des idées exposées à ce sujet par le grand sociologue allemand, Max Weber, dans son ouvrage sur l'éthique protestante du travail et l'esprit du capitalisme, fait une revue des enquêtes et des recherches qui ont été effectuées sur le sujet au cours des vingt dernières années.

Pourquoi ce renouveau d'intérêt? Pour quatre raisons: la coexistence de taux élevés de chômage avec un manque de main-d'oeuvre, d'où l'on a déduit que certains groupes sociaux auraient fui le travail ; les niveaux élevés de virement de la main-d'oeuvre et d'absentéisme qu'on a relevés, en particulier dans l'industrie de l'automobile aux États-Unis; le grand nombre de « lâcheurs »; enfin la diminution de la qualité du travail, le manque de motivation et le refus des responsabilités notés par nombre d'employeurs.

Les observateurs de la vie sociale attribuent ce comportement et ces attitudes à diverses causes: la prédominance d'une société hédoniste, le « carpe diem » des Romains, les effets de la production de masse et de la bureaucratisation qui ont rendu abstraite la notion de travail, l'existence d'une société d'abondance superindustrialisée, l'existence de sources de revenu autres que le travail, la diminution marquée du nombre des agriculteurs, des petits propriétaires et des artisans. Ce qui s'est produit depuis un siècle, c'est une disjonction entre la structure sociale, c'est-à-dire l'économie, la technologie et le système professionnel, et la culture proprement dite.

On a cherché à vérifier les dimensions de ces changements par des enquêtes. L'étude rapporte un certain nombre d'entre elles faites auprès de groupes de travailleurs tant aux États-Unis qu'au Canada et portant sur l'intensité de l'éthique du travail. Ainsi quatre-vingt pour cent (80%) des employés, dans une enquête portant sur 401 individus, répondirent qu'ils continueraient à travailler même s'ils recevaient un héritage leur permettant de vivre confortablement. On demanda à des retraités la raison pour laquelle ils retournaient sur le marché du travail. Les réponses ont démontré que les cols bleus recherchaient de l'emploi pour accroître leurs revenus et les cols blancs pour chasser l'ennui. À d'autres cols bleus, on a demandé si, étant en chômage, ils accepteraient un emploi de laveurs d'automobile et 91 pour cent répondirent par l'affirmative. Une enquête faite parmi les gens instruits à laGeneral Electric entre 1964 et 1972 indique que la situation n'a pas beaucoup changé dans l'intervalle, si ce n'est que l'on remarque un certain déclin d'intérêt pour le travail chez les jeunes, mais en même temps les répondants mettent davantage l'accent sur les facteurs de bien-être personnel qu'ils peuvent en retirer. Quand on demande aux Canadiens s'ils préfèrent travailler ou vivre de l'assurance-chômage ou des prestations du bien-être social, quatre-vingt-onze pour cent (91%) répondent par la négative, mais, par ailleurs, moins du tiers accepteraient le premier emploi venu, soixante pour cent (60%) ne ressentent aucun sentiment de culpabilité à toucher les prestations de l'assurance-chômage, plus de soixante pour cent (60%) estiment qu'une personne ne devrait pas travailler pour le salaire minimal.

De l'ensemble de ces études et de ces enquêtes, il ressort que la grande majorité de la population reconnaît la valeur du travail quoique celle-ci soit quelque peu à la baisse chez les jeunes. Toutefois, lorsque les questions sont posées d'une façon indirecte et qu'elles sont centrées sur les aspects structurels du comportement humain, il est apparent que le consensus est beaucoup moins prononcé. Le refus de travailler aux tarifs du salaire minimal, le désir de n'accepter que l'emploi de son choix, la tentation de comparer le travail aux avantages personnels qu'il peut procurer, tout cela montre que le monde est rendu au stade où l'éthique traditionnelle du travail cède le pas à une appréciation plus personnelle fondée sur le concept des coûts-avantages. Il s'agit là d'un processusnaturel et inévitable, mais il engendre de sérieuses tensions. Sans entrer dans de longs commentaires historiques, il n'est pas inapproprié de rappeler les tentatives de Durkheim en vue de concilier, selon sa théorie, le conflit entre les besoins sociaux et les préférences individuelles en recourant au concept de la « solidarité organique », comme l'expression de l'accord mutuel et d'une liaison fonctionnelle entre l'individu et la société. Au bout d'une longue période et après des efforts considérables, Durkheim en vint à la conclusion que l'harmonie absolue entre les besoins de la société et ceux des individus est impossible et que la société a besoin d'un bouclier protecteur idéologique, c'est-à-dire des normes universellement acceptées qui en assurent le fonctionnement normal.

Quelques auteurs contemporains sont heureux d'annoncer que l'éthique du travail est vivante et qu'elle se porte bien, parce que les gens ont un désir plus grand qu'autrefois d'accomplir un travail significatif et créateur. Il s'agit là d'une confusion et d'une incompréhension. Le fer de lance de l'éthique du travail consiste dans l'accomplissement d'un travail simple, servile, désagréable et inopportun. Dès le départ, l'éthique du travail était un instrument de contrôle social, un instrument qui aidait à remplir les vides de l'économie là et quand c'était nécessaire. C'est vraiment ce qui manque aujourd'hui. À moins que nous ne puissions mettre au point d'autres méthodes aussi efficaces de motivation au travail, nous n'avons pas à nous réjouir de la régression de l'éthique du travail et nous devons contenir notre emballement de son bon état de santé. La question de l'éthique du travail, pour être bien comprise, doit être étudiée, non en tant que matière d'attitudes verbales mais en tant qu'un problème de liaison structurale entre les attitudes sociales de la population et les besoins socio-économiques du système. Seule une pareille analyse peut aider à dénouer le dilemme socio-économique de l'éthique du travail dans la société moderne.