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Changements de paradigmes et survie des revues : ce que la démarche scientifique peut enseigner aux chercheurs en relations industrielles

Anthony M. Gould

Résumé

Vous avez entre les mains (ou sur votre écran) le numéro 1 de la 75e édition de Relations industrielles/Industrial Relations (RI/IR). Vous vous apprêtez à lire une publication bilingue ayant une histoire remarquable. Bien que son importance puisse avoir été quelque peu voilée à certains moments (mais seulement quelque peu), l’étudiant averti en histoire n’aura pas à réfléchir longtemps pour réaliser qu’un « 75e » a de l’importance pour l’éditeur de n’importe quel périodique. En termes simples, peu de revues scientifiques de niveau universitaire existent depuis 1945. De plus, il n’y en a qu’une concentrant son contenu sur le monde du travail et de l’emploi qui se distingue ainsi, Relations industrielles/Industrial Relations. En ce qui concerne l’analyse du monde du travail et de l’emploi, la valeur de la continuité d’une publication à long terme ne peut être sous-estimée. Il y a une raison élémentaire et particulière à cela : ceux qui pensent et écrivent de manière critique sur les relations de travail dans les économies de marché capitalistes exercent leur métier dans un milieu où il existe des influences hostiles qui peuvent venir les distraire ou les gêner dans leurs efforts. Pour apprécier pleinement cet élément, une certaine explication est nécessaire, notamment pourquoi et comment les disciplines évoluent. Dans les sciences pures, il est possible d’assister à un changement brusque de la façon dont les phénomènes sont interprétés, par exemple le passage de la théorie de la particule à la théorie ondulatoire de la matière. La même chose peut être vraie dans les sciences sociales. Par exemple, un coup d’oeil rapide sur l’histoire de la psychologie révèle un changement majeur au milieu du 20e siècle, qui a vu les interprétations comportementalistes rejetées comme naïves et simples au cours de la révolution cognitive des années 1960. Plus tôt au 20e siècle, une chose similaire s’est produite lorsque les empiristes — qui martelait le tambour de l’objectivité — ont expulsé les théoriciens psychanalytiques. En réfléchissant à ces types de ruptures de cadre, quelques points sont à souligner, au moins dans un sens générique interdisciplinaire. Premièrement, le changement dans les façons de voir est généralement associé à des dénonciations convaincantes du statu quo. Ces critiques ne sont pas tant liées à l’idéologie mais, plutôt, à l’épistémologie. À titre d’exemple, la communauté scientifique n’a pas décidé d’adopter une perspective ondulatoire de la matière parce qu’une partie du processus analytique allait ainsi devenir plus riche. Ils l’ont fait plutôt parce que, d’une manière collective et souvent relativement rapide, une nouvelle lentille interprétative a été proposée, souvent à la suite d’une réévaluation prolongée et impartiale des données pertinentes. À cet égard, il ne s’agit donc pas vraiment de décider de manière volontaire. En fait, un raisonnement désincarné et autonome, au moins tel qu’il est pratiqué lorsque l’entreprise scientifique est à son zénith, révèle les questions de préférence et d’inclinaisons comme étant des afflictions humaines peu pertinentes. Une autre caractéristique, encore une fois de manière générale, du changement paradigmatique est que, bien que la lentille analytique puisse changer, l’objet d’analyse d’intérêt, lui, demeure le même. Par exemple, le physicien ne cesse de s’intéresser à la nature des particules élémentaires parce que d’importantes critiques ont récemment donné naissance à un nouvel ensemble de principes d’interprétation. En effet, dans de telles circonstances, le même chercheur est toujours stimulé : il souhaite redoubler d’efforts afin de mieux comprendre cette chose spécifique qui est d’intérêt dans son champ de recherche. Un troisième point concernant le changement de paradigme est de nature plus psychologique et moins méthodologique, il concerne la motivation des chercheurs. Au coeur …